Tuesday, July 19, 2011

Libye: un échec cuisant pour l'Otan

Quand les Américains ne veulent pas ou ne peuvent pas, l'Otan est impuissant. La France et le Royaume-Uni n'ont pas les moyens militaires de leurs ambitions politiques. Ces deux pays vont devoir en tirer les conclusions: se donner d'autres moyens ou disparaitre sur le plan géopolitique.

LES AUGURES AVAIENT PRÉVU un peu vite la chute rapide du colonel Kadhafi. Mais il semble bien que les Dieux militaires aient été avec lui. Barack Obama a transmis, le 14 juillet, au président russe Dimitri Medvedev le relais pour jouer le rôle principal dans les négociations avec Mouammar Kadhafi, sous réserve que la solution adoptée favorise l’avènement d’un régime transitoire. Les deux dirigeants sont convaincus que la guerre est terminée en Libye. Le président américain a ainsi accepté la suggestion russe, contre l’avis des chefs de l’Otan qui avaient rencontré les dirigeants russes à Sotchi. Une réunion durant laquelle Moscou et l’Otan avaient affiché leurs divergences. Mais si les Américains ne veulent pas ou ne peuvent pas, l'Otan est réduit à l'impuissance, une dure leçon quand la volonté politique, notamment française et anglaise, n'a pas les moyens militaires de ses ambitions.

Des résultats militaires mitigés

Washington s’est en fait inspiré d’une proposition libyenne relayée le 4 avril par Georges Papandréou, quelques jours seulement après le lancement de l’opération aérienne par l’Otan visant à aider les rebelles. Le Premier ministre grec avait alors accepté de jouer le rôle de médiateur entre l’occident et la Libye. Mais les chefs de l’Otan, Nicolas Sarkozy et le Premier ministre anglais David Cameron avaient alors marqué leur refus d’un dialogue tant ils étaient certains de pouvoir renverser le colonel Kadhafi par les armes. Il a fallu depuis déchanter.
Des rapports font état aujourd'hui de l’arrêt total des frappes aériennes de l’Otan contre les cibles gouvernementales libyennes. Les militaires sont parvenus à la conclusion que 15.000 missions de vol et 6.000 bombardements n’ont pas eu raison du colonel Kadhafi et quelques unes de plus ne changeront plus rien. Mouammar Khadafi a réussi à résister à cette offensive sans tirer un seul missile et sans faire appel au terrorisme de ses cellules dormantes en Europe. Il avait seulement misé sur l’essoufflement et l’inadéquation des seules frappes aériennes pour venir à bout de ses troupes.  La campagne avait été planifiée pour une durée de 90 jours mais, après quatre mois, peu de signes montrent que le régime de Kadhafi est en voie de s'effondrer.
Le secrétaire britannique à la défense, Liam Fox, a avoué le 13 juillet être incapable de donner une date pour la fin des hostilités, en ajoutant que les forces navales et aériennes n’avaient pas les moyens de continuer les opérations: «Nous avons prévu des opérations comme celles que nous menons actuellement, mais personne ne peut prédire combien de temps cette intervention complexe prendra». Il a admis que la fréquence des  frappes aériennes effectuées par les Tornado et Typhons de la RAF, aidés par les hélicoptères Apache, «avaient augmenté la pression à la fois sur le personnel et sur le matériel». L’Otan avait reconnu à demi-mot dès le mois de juin manquer d’avions de guerre pour faire respecter la zone d’exclusion aérienne au dessus de l’espace libyen. Elle avait épuisé son stock de missiles et de bombes tandis que les pièces de rechange manquaient. Le secrétaire britannique a confirmé que les industries militaires européennes n’étaient pas en mesure de garantir les efforts de guerre au-delà d’un mois.

Désengagement italien et échec du parachutage français d'armes

Illustration de l'impasse militaire et maintenant politique et diplomatique, les Italiens ont lâché leurs alliés. Ils s’étaient déjà ralliés aux frappes de l’Otan sous la seule condition qu’elles soient limitées à une action humanitaire et à la seule mise à disposition de bases militaires alliées sur son territoire. Mais les contraintes budgétaires et les pressions internes les poussent aujourd'hui à un retrait progressif du théâtre des opérations. Selon des sources de renseignements, l’Italie a discrètement retiré son porte-avions Garibaldi-551 pour éviter un revers. Le ministre des Affaires étrangères, Franco Frattini, semble vouloir en finir au plus vite. En Italie, le  Conseil suprême de la défense a décidé «en accord» avec les alliés qu'il était temps «d'évaluer les actions possibles» dans le conflit libyen. L'Italie respectera tous ses engagements aux côtés des Alliés, mais a décidé de son retrait en raison «d'une disponibilité réduite de ressources financières».
La France aussi, contrariée de ne pas voir les rebelles de Benghazi prendre le dessus sur les forces gouvernementales, a réduit ses moyens militaires en orientant son soutien à des tribus berbères en lutte contre Kadhafi. Pour provoquer un soulèvement contre le dictateur, la France a procédé à un parachutage d'armes «en quantité importante» aux tribus berbères pour «faire la jonction» avec les mouvements d'opposition de la Capitale. Des armes ont été directement parachutées le 30 juin dans le Djebel Nefousa: lance-roquettes, fusils d'assaut, mitrailleuses et surtout missiles antichars Milan.
Mais le calcul a été très mauvais et Paris a pu constater que ces armes étaient utilisées par les rebelles pour piller les villages plutôt que pour combattre les troupes de Kadhafi. C’est pourquoi, le 11 juillet, le ministre de la défense Gérard Longuet a insisté sur la nécessité d’entamer un dialogue entre Kadhafi et les rebelles: «Nous avons arrêté la main qui avait frappé et nous leur demandons de parler entre eux. Il va falloir se mettre maintenant autour d'une table.» En fait, des émissaires de Saif al-Islam, le fils Kadhafi, étaient déjà en négociation avec le président Sarkozy. Tout en axant ses propos sur l’impossibilité des dirigeants libyens de rester au pouvoir, le ministre Longuet n’a exigé ni l’éviction du colonel Kadhafi par la force, ni son expulsion.

Accord russo-américain

Les présidents Obama et Medvedev ont réussi à s’entendre sur les conditions de négociations  avec le colonel Kadhafi qui a infligé un fiasco aux troupes européennes, ce qui n'est pas pour déplaire à Moscou. L’Otan avait exigé l’inculpation de la famille Kadhafi devant le Tribunal pénal international mais il est fort probable qu’elle va réduire ses prétentions. L’acceptation de négociations reste le seul moyen de sauver la face. Sous prétexte d’un régime de transition, les rebelles qui n’ont pas réussi à évincer le dictateur se voient contraints de composer avec les loyalistes pour maquiller leur échec.
Le colonel Kadhafi tient à s’installer en position de force à la table des négociations et a enjoint à ses troupes d’accentuer leur pression sur les rebelles à l’ouest du pays. Un grand marchandage a débuté alors que Kadhafi fait mine de confirmer ses exigences: «nous visons la victoire et non le compromis». Il a même accepté de négocier sous réserve que les britanniques et l’Otan soient mis à l’écart. Hillary Clinton a été contrainte d’amender sa position en précisant que la reconnaissance du Conseil national de transition prendrait fin lorsque «un gouvernement représentatif  pourra être établi».
Des sources militaires ont démenti le fait que les forces pro-Kadhafi de la région de Bréga soient en difficulté dans une zone sous le contrôle théorique des forces de l’Otan. Les combats entre forces insurgées et troupes gouvernementales se concentrent maintenant autour de ce site pétrolier stratégique sur le golfe de Syrte. Par ailleurs, des troupes gouvernementales ont fait mouvement pour lutter contre une insurrection séparatiste dans les montagnes de Nafusa. Contrairement aux affirmations, les rebelles n’étaient pas aux portes de Tripoli et ont subi une lourde défaite. La décision de Kadhafi a été mal interprétée. Il a donné ordre à ses troupes de ne pas reprendre le bastion de Zintan pour ne pas donner argument à des frappes de l’Otan. En passant à l’offensive, Kadhafi a voulu montrer qu’il gardait la haute main sur le champ de bataille.  La guerre en Libye semble presque terminée.

Author: Jacques Benillouche

Source: Slate.fr, du Lundi 18 juillet 2011

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