Monday, April 9, 2012

RDC/SUD KIVU-NUMBI : ENTRE RICHESSES POTENTIELLES ET CARENCES REELLES DE L’ETAT EN TERRITOIRE DE KALEHE/ SUD KIVU



Introduction


La localité de Numbi, en territoire de Kalehe, dans la province du Sud Kivu, est le prototype de ces nombreux espaces congolais qui vivent en marge de l’Etat et dont les différentes stratégies de survie échappent en grande partie au contrôle du pouvoir central du fait de son isolement quasi complet dû à son enclavement total. Le village- localité de Numbi se niche dans les Hauts Plateaux de Kalehe, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de la route qui longe le littoral du lac Kivu ; la petite piste escarpée qui y mène à partir du centre de Kalungu est à peine visible et sa montée s’avère un exercice difficile même pour une bonne jeep. Au sommet de ces escarpements, la localité de Numbi s’étale, avec ses fermes verdoyantes et ses troupeaux de vaches. Plus loin, niché entre trois plateaux, s’étend le village lui-même, Lowa-Numbi ; des maisons en tôles ondulées se disputent l’espace avec des huttes d’un autre âge ; les cours d’eau qui passent entre les habitations sont de couleur ocre, la même que celle des trous miniers dont ils proviennent, quelques mètres plus haut. Une anarchie ordonnée, un cri silencieux des populations coincées entre un sol généreux auquel très peu de monde accède et un sous-sol riche, trop riche même, mais qui ne semble secréter que la pauvreté.


Pouvoir politique et ethnies: la guerre silencieuse pour le contrôle du village


Selon les statistiques officielles, la localité de Lowa-Numbi compte 22 146 habitants[1] comprenant deux groupes ethniques « dominants et stables»[2], les Bahutu et les Batutsi, auxquels s’ajoutent ceux qui vont et viennent au gré de l’évolution du business des minerais. Il s’agit essentiellement des Bashi, très présents dans le petit commerce des friperies et autres camelotes, des Batembo, des Bahavu. D’autres peuples plus lointains, tels les Barundi ou les Sénégalais, y font parfois des apparitions épisodiques.

Depuis les années 2000, le village de Lowa-Numbi est au centre de querelles pour le contrôle administratif de cette entité. L’an 2000, c’est à la fois la période du boom du colombo-tantalite, le fameux coltan, dont le sous-sol regorge en grande quantité et celle de la rébellion du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD), qui essaie de mettre en place sa propre administration. Dans cette perspective, le Groupement de Buzi (chef-lieu Minova) est érigé en Collectivité et un cadre du mouvement rebelle, Sangara Bera, est élevé aux fonctions de Mwami de la Chefferie. Dans la foulée Lowa-Numbi va passer du statut de localité à celui de Groupement incluant les autres villages voisins tels que Shanje et Murambi, devenus des localités. Boniface Buhuzu, un Mututsi très proche du RCD est nommé Chef du nouveau Groupement.

A la réunification du pays, le RCD ne réussit pas à faire passer son nouveau découpage territorial[3] et les entités et leurs Chefs sont rétrogradés. Face à cette « humiliation », Boniface Buhuzu abandonne à titre intérimaire son fauteuil de chef de localité à un de ses ex- Chefs de localité, Jean-Bernard Nzachungwanimana, d’ethnie Hutu. Celui-ci administra l’entité de 2007 à février 2012 ; il avait, entre-temps réussi à se faire nommer Chef de localité « full ». La famille Buhuzu entreprit alors de récupérer le poste ; finalement l’ordonnance nº 091/ 165/ BUR/ DP-SK du 20 mars 2012 du Directeur du Cabinet du Gouverneur de Province du Sud Kivu reconnaît comme Chef de cette localité M. Célestin Seburikande, fils de Sebuhuzu reconnu comme « véritable chef traditionnel ». Le nouveau Chef de localité est le propre frère de Boniface Buhuzu, et cette nomination est vécue par une grande partie de la communauté des Bahutu comme « un coup d’Etat » orchestré par la Communauté Tutsie avec la complicité du Chef de Groupement, Sangara Bera, accusé de gérer son entité par la corruption[4]. Selon le Secrétaire administratif du nouveau Chef du village, « la situation actuelle est calme, mais la frustration gronde ».

Les « Nyatura[5] » : revendications des grades ou protection des terres ?

Cette opposition « perpétuelle »[6] entre les deux communautés dominantes se joue aussi sur le plan sécuritaire. De façon très schématique, les Hutu sont perçus comme des agriculteurs liés à la terre alors que les Tutsi sont des éleveurs prêts à tout pour leurs vaches. A Numbi, cette lecture s’avère erronée au premier coup d’œil : les Hutu sont peut-être des agriculteurs mais ils n’ont pas de champs, et les Tutsi n’ont pas accès aux fermes immenses qui encerclent le village. Une autre ethnie possède les terres et les vaches : ce sont les Riches, tous ex-cadres du RCD, qui se sont appropriés les anciennes fermes des colons, grâce à leur « camarade » Sangara Bera. Parmi les principaux propriétaires l’on cite : Eugène Serufuli, ex-Gouverneur du Nord Kivu, actuellement Député national ; Dunia Bakarani, Sénateur ; Joseph Mudumbi, Député national, Bizima Karaha, ancien Ministre au RCD et au Gouvernement central sous Laurent-Désiré Kabila ; le Général Amisi Kumba, alias Tango Four, ex-officier du RCD et actuel Chef d’Etat Major Général Adjoint chargé de la Force Terrestre au sein des FARDC, etc.

Mais ici, les conflits comme les acteurs débordent les limites administratives, et le phénomène « Nyatura », parti de la ferme de Kamatare dans le Masisi voisin (Nord Kivu), a débordé sur Kalehe et ces combattants, essentiellement des Bahutu auxquels se sont joints d’autres aigris du système et même des délinquants, écument les forêts de Ziralo, où ils se sont alliés aux Maï Maï de Kirikicho et aux FDLR rwandais pour s’adonner à toutes formes de violence. De temps à autre, ils font le coup de feu avec les FARDC. Ils sont dirigés par un certain colonel Kalume (ou Karume), un Hutu originaire de la localité de Lumbishi, ex-militaire des rébellions de l’AFDL, du RCD et du PARECO. Il était chargé des opérations dans un secteur du Sud Kivu pour le compte de ce dernier mouvement militaire, mais il n’a eu aucune fonction importante dans la nouvelle configuration des FARDC faute d’un bon niveau d’instruction.

Ce mouvement est né de la conjonction de trois facteurs, selon le Président de la Société civile. Le premier facteur est la présence de beaucoup de jeunes démobilisés dans le milieu ; le deuxième est l’existence d’armes cachées par ces jeunes et le troisième, la traque des démobilisés par les FARDC. A tous ces facteurs s’ajoute la frustration d’anciens combattants des groupes armés dont les grades n’ont pas été reconnus lors de leur intégration au sein des FARDC et le sentiment que les Tutsi avaient accaparé les meilleurs grades et les meilleures fonctions au sein des nouvelle structures de l’armée (les régiments). Les premiers coups de feu des Nyatura furent tirés contre des vaches, leurs propriétaires étant accusés de destruction méchante des cultures et des champs des Bahutu, vers la fin 2011. Par la suite, ils s’attaqueront aux éléments des FARDC déployés dans la région, notamment ceux du colonel Butoni déployés à Ngungu, soupçonnés de garder les vaches de « leurs frères » Tutsi. A la suite de plusieurs affrontements avec les FARDC, les Nyatura, visiblement en perte de vitesse, se sont égaillés dans les forêts et ne constituent plus une menace immédiate pour la région. Du moins pour le moment.


Du coltan d’hier à la tourmaline d’aujourd’hui : les minerais de la crise


On pourrait appliquer à Numbi la fameuse formule de « scandale géologique ». Son sous-sol regorgerait de divers minerais et autres matières précieuses : le colombo-tantalite ou coltan, la cassitérite ou minerai de l’étain, l’or, le manganèse, la tourmaline, etc. Mais les activités artisanales d’extraction sont presque aux arrêts depuis plus d’une année. Selon les artisans rencontrés sur place, il n’y a ni marché, ni comptoir, ni moyen de transport, ni route ! Depuis la levée de la suspension de l’exploitation minière par le Président Joseph Kabila du 1er mars 2011. L’activité est minimale. La tourmaline, une petite pierre précieuse appelée ici diamant vert, reste la seule à attiser la convoitise et à attirer les clients ; elle ne requiert aucun transport particulier et s’écoule en contrebande. Mais elle a aussi vu son cours chuter drastiquement ces derniers mois ; 1 gramme se négocie entre 35 et 40 dollars américains, contre 60 dollars l’année passée. Dans le cadre du programme de stabilisation de l’Est de la RDC (STAREC), il est prévu qu’un centre de négoce des minerais soit érigé à Numbi et que la route soit réhabilitée entre cette localité et Kalungu. Jusqu'à ce jour, seuls quelques cantonniers manuels engagés par l’OIM[7] essaient de racler la terre sur les escarpements, mais aucune trace de l’érection du centre de négoce.

« C’est la crise, insiste une habitante, tenancière d’un petit cabaret. On ne vend plus rien ici ; et comme nous sommes enclavés, aucune ONG ne vient nous assister en vivres. L’Etat et le monde nous ont oubliés, comme si le Congo s’arrêtait au niveau de la route du littoral ! »

Conclusion

La localité de Numbi constitue une sorte de microcosme des difficultés que vivent des populations congolaises abandonnées à elles-mêmes par un Etat qui les a oubliées. Forcées à partager les maigres ressources disponibles, elles se livrent des luttes tantôt sournoises, tantôt violentes. Livrées à un enclavement débilitant, elles attendent que quelqu’un les sorte de là. Les membres de la Société civile locale demandent, par exemple, qu’une société de télécommunication y installe son « réseau » afin qu’ils soient connectés au reste du pays. Mais une bonne route serait une avancée considérable dans la mesure où elle faciliterait l’approvisionnement de ces populations en produits de première nécessité. Aujourd’hui, tout ce qui se consomme à Numbi et tout ce que Numbi « exporte » vers Kalungu se fait à dos de femmes et d’hommes.








[1] Recensement de janvier 2012 du Poste administratif de Numbi.


[2] Termes utilisés par le Secrétaire administratif du Poste et le président de la Société civile locale.


[3] Le RCD-K-ML de Mbusa Nyamwisi a réussi, quant à lui, à faire reconnaître le statut des villes de Beni et Butembo, créées dans les mêmes conditions.


[4] Propos du Président de la Société civile de Numbi.


[5] Littéralement, en kinyarwanda : « Frappe ». C’était au départ le nom d’une unité de réserve du CNDP qui intervenait en cas de force majeure.


[6] Selon une expression du Secrétaire administratif du Chef du village, « il y a la sérénité, à part les conflits perpétuels entre les Hutu et les Tutsi ».


[7] –Organisation internationale pour les migrations

Source: POLE INSTITUTE

Author: Onesphore Sematumba

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